Enquête publique : les absents ont toujours tort (même s’ils représentent 99, 25%)

 

Tout commence en 2019 avec la très officielle enquête publique au sujet du plan régional de mobilité , « Good Move » - dont l’appellation, parfaite pour un studio de Pilates, révèle à elle seule toute la nature adulescente de ceux qui le pilotent. Les résultats font apparaître une écrasante majorité de votes favorables au plan qui oscille entre 71% et 79% (selon la question abordée) mais sur un total de moins de 9.000 votants !

 

Avec une enquête publique, un processus légalement défini et encadré, pour l’autorité qui l’organise, tout l’art consiste à ne mobiliser que les citoyens favorables à sa cause tout en restant dans les clous de la loi. Passer inaperçu auprès des opposants et battre le rappel auprès des militants. Il est assez simple, ne fut-ce qu’en choisissant certaines périodes de l’année de s’assurer de la démobilisation de certains. Ainsi, dans le cas de « Good Move », l’enquête qui s’est déroulée à travers un questionnaire mis en ligne entre le 17 juin et le 17 octobre 2019 a pu largement compter sur la démobilisation de toutes les familles qui ont suivi de près la session d’examens de leurs enfants, celles qui sont parties en vacances et ensuite celles qui se sont retrouvées mobilisée par la rentrée scolaire. Il ne faut pas être grand devin pour supposer que ces ménages grossissent les rangs de celles qui possèdent deux voitures. Autre segment de la population très démobilisé, les allochtones de retour au pays pour de longues vacances… souvent en voiture.  

 

L’adage dit bien que les absents ont toujours tort. Certes. Au risque de rentrer dans un autre débat, celui de l’articulation entre une démocratie représentative et les outils d’une démocratie participative, on relèvera tout de même dans le cas d’espèce la formidable illégitimité du processus qui finit par engager une population de plus d’un million deux cent mille habitant sur base d’un questionnaire auquel moins de 9000 ont répondu ! Voilà qui nous amène à chercher trois chiffres après la virgule pour trouver le premier votant avec un taux de participation qui avoisine un brillant 0,000083333! Oui, le projet était mis à disposition dans les 19 maisons communales de la Région ; oui, des réunions publiques ont été organisées ; mais tout de même, il y a là de quoi faire regretter à Staline de ne pas avoir choisi de la carte du démocrate plutôt que celle du tyran.

 

Le fond du problème avec cette communication tonitruante au sujet du plan « Good Move », c’est que tout le monde sait qu’une enquête publique n’est pas un sondage. Exploiter de tels résultats en les faisant passer pour un sondage relève de la manipulation pure et simple. Et c’est d’autant plus stupide que cela validerait un sondage qui écarte du débat 99,25% de la population bruxelloise.

 

Alerte enlèvement, où est passé le sondage truqué de La Libre Belgique?

 

Pire, lorsque l’opinion des gens est recueillie dans un cadre qui échappe à la loi comme c’est le cas pour une enquête publique, on réalise qu’absolument tous les procédés, même les plus mensongers sont mobilisés. Il faut croire que l’âme tricheuse de Lance Armstrong roi dopé et déchu du cyclisme a servi de modèle pour galvaniser les troupes d’enragés du deux roues à Bruxelles.

 

La Libre Belgique en a fait la très amère expérience le 9 juillet dernier.  Quotidiennement sur son site, La Libre Belgique pose à ses lecteurs « la question du jour » sur une thématique plus ou moins clivante. Celle du  9 juillet a littéralement affolé les compteurs. A la question « Vous réjouissez-vous de voir fleurir de plus en plus de pistes cyclables à Bruxelles ? », pas moins de 267697 réponses ont afflué ! Inouï, un total des votes qui correspond à 79% de l’ensemble des lecteurs du quotidien (sous toutes ses versions : papier, PDF et numériques, pour PC et tablette). Pourtant, après quelques heures seulement, la question avait disparu du site… 

 

 

Intriguée par cette disparition inquiétante, la rédaction de B-Mag s’est tournée vers Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de La Libre Belgique, pour tenter d’éclaircir ce mystère.  « Tout d’abord, je tiens à préciser que « la question du jour » n’a jamais prétendu avoir valeur de sondage. C’est une rubrique plutôt ludique qui vient animer des questions d’actualité généralement abordées dans l’éditorial. Elle est discutée le matin et placée entre 10h et 11h pour une durée de 24h, sauf pour la question du WE qui postée le vendredi matin y reste jusqu’au lundi » nous dit-il avant d’ajouter que « la majorité des « questions du jour » récoltent quelques milliers de votes, généralement autour de dix mille. » Plus de vingt mille, c’est rare. Alors 267 697 votes comme ce fut le cas le 9 juillet, est-ce réaliste ? 

 

Bien sûr que non, comme le confirme Dorian de Meeûs qui explique avoir été alerté par des tiers qui ont contacté la rédaction pour signaler que des votes en faveur des pistes cyclables arrivaient par milliers à la minute. En effet, ajoute-t-il: « nous avons alors surveillé l’évolution du sondage durant une quinzaine de minutes pour réaliser que les résultats étaient clairement truqués, probablement par l’emploi de robots. C’est un événement vraiment exceptionnel et face à cela, nous avons aussi choisi de retirer la question purement et simplement du site ». Dans la mesure où il existe des outils, comme IpFlood ou IpFuck, destinés à robotiser le brouillage des adresses IP et que ceux-ci peuvent être installés même par une Mamy frappée de fracture numérique pour la transformer en machine à voter en rafale, on imagine l’usage que peuvent en faire les éléments les plus radicaux.

 

Et le résultat dans tout ça ?

 

Face à un bidouillage aussi grossier, La Libre Belgique a fini par effacer définitivement la question. Ces Ultras de l’écologie qui sont passés en force pour imposer leur avis par la contrainte numérique n’auront finalement obtenu qu’une disqualification de ce qui aurait dû constituer un match « à la loyale ». En outre, ils auront prouvé que pour atteindre 80% ou même 70% d’opinions favorables à l’amputation de la voirie au profit des pistes cyclables, ils ont triché. Par voie de conséquence, cela nous laisse imaginer qu’en dehors de ce bidouillage des plus grossiers, un tel taux d’adhésion n’existe pas.

 

 

Laisser la science à des novices pour prendre le contrôle des chiffres

 

Quoi de plus efficace que de se draper de l’habit de la science pour vendre un message dépourvu de consistance ?  Il en va de la mobilité douce comme des dentifrices. L’aura académique qui dans une publicité à la télévision prend la forme d’une blouse blanche mais qui ici est véhiculée par le label « ULB » permettra toujours d’impressionner une part conséquente du public. Les sciences humaines nous ont vendu du sentiment d’insécurité à tour de bras à partir des années 1980. Nous savons tous ce qu’il en est aujourd’hui. La « mobilité douce » semble emprunter ce même chemin sans issue du militantisme académique, comme l’illustre à merveille ce travail prétendument réalisé par des étudiants de l’Université Libre de Bruxelles à la demande de l’organisation (militante provélo) le GRACQ qui le met à l’honneur sur son site en ces termes :

 

« Six étudiants du Master en Science et Gestion de l'Environnement de l’ULB ont cherché à en savoir plus sur les habitudes de déplacement de la clientèle de deux quartiers commerçants de la capitale, l’axe Avenue de la Toison d’Or - Boulevard de Waterloo et la Place du Grand Sablon. Ces deux quartiers sont concernés par des projets de réaménagement (visant notamment une piétonnisation partielle et la réduction de l’espace public dédié à la voiture) qui se heurtent à des oppositions de la part de certains commerçants. Les étudiants ont interrogé 296 clients et 88 commerçants entre octobre 2019 et avril 2020. Leur enquête livre des résultats intéressants. (…) "Cette enquête démontre que les craintes des commerçants sont en partie infondées, explique Florine Cuignet, chargée de politique bruxelloise au GRACQ, car elles reposent sur une méconnaissance des pratiques de mobilité de leur clientèle et ne tiennent pas compte de l'évolution générale des habitudes de mobilité. Or l'expérience démontre, ici comme à l'étranger, que la transformation des artères commerçantes en espaces plus conviviaux, donc plus attractifs, a un impact positif sur l'économie locale. Les piétons et les cyclistes constituent en outre une clientèle plus régulière, qui dépense globalement au moins autant que les automobilistes. »

 

Mais qu’en est-il de la méthodologie de ce travail d’étudiants ? A vrai dire, c’est assez consternant, car nous n’avons trouvé pas plus de trois phrases consacrées à cet éléments crucial sur le site de l’enquête. Qu’apprend-on en substance ?  

 

« Nous avons interpellé les passants sur les deux zones d'enquête pendant plusieurs sessions durant entre une et quatre heures. » et « A la fin de notre enquête, nous avons été en mesure d’interroger un total de 296 clients et passants (194 sur l’axe Toison d’Or – Boulevard de Waterloo et 102 sur la Place du Sablon) et 88 commerçants (20 Place du Sablon, 68 sur l’axe Toison d’Or – Boulevard de Waterloo) »

 

Qu’en déduire au -delà du côté ultra-light sur le plan scientifique ?

Que l’on ne peut pas distinguer la part de passants de celle des clients. Or pour que ce travail ait un début de consistance scientifique, c’est à dire qu’il mesure tout simplement ce qu’il entend mesurer, il est ESSENTIEL de recueillir l’avis des clients des commerces. En effet, l’avis des passants, qu’ils soient à pied ou en trottinette, manque cruellement de pertinence pour inférer les comportements des clients. Tous les clients sont des passants. Tous les passants ne sont pas des clients… faut-il le rappeler !  

 

En outre, cette étude pêche aussi par son échantillon trop réduit. Sous des airs d’étude qualitative, cette enquête relève dans son principe d’une enquête quantitative, qui se serait affranchie du cadre rigoureux de la sélection de l’échantillon pour prétendre aux exigences minimales d’un procédé qui se veut scientifique. En somme, en empruntant quelques formules qui pourraient laisser croire qu’il s’agit d’une étude qualitative, il s’agit d’une étude quantitative bâclée et réalisée à l’emporte-pièces qui laissent irrésolues des questions légitimes :

 

·         Quels passants ont été abordés ?

·         Quels passants ont-ils accepté de répondre ?

 

Sinon, on peut aussi proposer à ces six étudiants de mener une véritable recherche qualitative en se rendant sur le terrain, dans une zone déjà piétonnisée, pour y mener des interviews, bien entendu, sans omettre la densité de population croisée qu’il conviendra aussi de correctement distribuer entre passants… et clients.

 

Conclusion

 

En définitive, le surinvestissement émotif lié aux questions de mobilité dans le sillage de la fièvre climatique conduit malheureusement un camp à franchir des caps sur le plan scientifique, mais aussi démocratique. Ni la science, ni la démocratie n’en sortiront grandies. En 2020, la mobilité peut être considérée comme un fait social total au sens Maussien du terme. C’est pourquoi cette question, aujourd’hui polarisée et polarisante, ne sera pas abandonnée par le camp adverse…  

 

Tatiana Halimi – B-Mag